Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature

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L'histoire de ses débuts racontée par...

Hubert TOURNIER

" En cet automne 1963, année de création du Parc National de la Vanoise, accroupi dans un recoin de la cour du Lycée Vaugelas, je m’évade à travers la lecture assidue de l’ouvrage de Jean Dorst « les migrations des oiseaux ». Un potache de passage se penche et soulève machinalement la couverture, peut-être pour déceler le dernier polar en vogue. Foin de tout cela, c’est un passionné des bêtes sauvages, Bernard Coutaz,  qui s’accroupit à son tour... De là une longue amitié, scellée autour de la nature et de l’oiseau, qui fera naître le Groupe Ornithologique Savoyard en 1965 (devenu ensuite CORA puis LPO) lequel occupera toute la salle des expositions du musée des Beaux Arts de Chambéry, à l’été 1966, pour présenter les oiseaux sauvages de Savoie. Se passionner pour les oiseaux c’est aussi ressentir avec acuité les relations entre l’animal et son milieu et les dysfonctionnements et atteintes à l’un et à l’autre. Ces années soixante ont connu une forte croissance économique et démographique accompagnées des intensifications agricoles, sylvicoles, cynégétiques et autres sur le dos de la nature et de la biodiversité. Nous étions préoccupés par l’ampleur, la rapidité de cette évolution et l’insouciance de nos concitoyens unanimement tendus vers un progrès prometteur…

Nos interrogations sur un désastre écologique en marche étaient nourries par la pensée et l’œuvre de Robert Hainard, naturaliste, sculpteur, graveur et philosophe suisse, auteur de nombreux ouvrages sur l’art, les mammifères d’Europe, l’homme et la nature… . La solide amitié tissée en Savoie et ailleurs avec Robert m’a  permis de forger mes convictions et espérance dans notre rapport à la nature et les orientations à promouvoir pour envisager une société en meilleure harmonie avec une nature reconnue comme complémentaire et non comme objectif à vaincre et maîtriser. Bernard et moi avions élargi notre cercle de réflexion à des personnes arrivant d’autres horizons que celui de l’ornithologie ; il nous a conduit à créer une structure associative spécifique. Elle se proposait à la fois de prolonger nos analyses et actions concernant l’homme, la société et la nature ainsi que répondre au mieux aux problèmes quotidiens et concrets de protection des espèces et des milieux.

huberttournierC’est ainsi qu’en janvier 1970 allait éclore le Mouvement Homme et Nature, titre qui est toujours présent dans nos statuts, au cœur de « l’affaire de la Vanoise »  et peu après mai 68… Ce n’est que quelques années plus tard que nous avons hébergé l’antenne Savoie de la FRAPNA. C’est au sein du Laboratoire de Zoologie du Centre universitaire de Savoie que nous avons pris place avec la complicité et la participation des professeurs de l’époque, notamment Jacques Rebecq, Yves et Monique Gautier. Notre première opération a consisté à publier le dernier manuscrit de Robert Hainard, qui ne trouvait pas d’éditeur. « Une morale à la mesure de notre puissance », un ouvrage magistral qui posait à nouveau (après d’autres livres en 1943 et 1946) les termes d’un débat qui sont aujourd’hui dans l’actualité socio-politique*. Les 1000 exemplaires ont rencontré un rapide succès dans le monde des naturalistes et protecteurs de la nature francophones, ce qui a aidé à trouver un éditeur pour une parution en 1972 sous le titre « Expansion et Nature ». Je recommande à chacun de consulter la version électronique du dernier livre de Robert, « Le monde plein », 1991,  sur le site de la Fondation Hainard. Il complètera vos diverses lectures sur le sujet et reste unique pour révéler la place de la nature pour l’homme.

Dans cette même année 1970 nous avons conçu et installé une exposition à Chambéry ( Homme et Nature/Homme sans Nature) présentant une critique radicale d’une société destructrice de la nature, de l’environnement et qui se terminait dans une forêt  reconstituée et apaisante : le recours à la nature comme source d’émerveillement, d’enrichissement, de modération et d’équilibre à notre perpétuelle soif de consommation.

Le Mouvement Homme et Nature-FRAPNA Savoie a poursuivi sa route, de plus en plus happé par la nécessité croissante d’un combat quotidien pour tenter de sauver quelques parcelles de nature, freiner les dégradations, pollutions et autres impacts d’un aménagement du territoire et de comportements qui restent conquérants et toujours peu conscients des enjeux et de l’avenir de la biosphère.

L’émergence d'attitude plus réflechies

Pour les militants et salariés successifs ou plus permanents, que d’énergie, d’implications dans une société qui nous consulte mais ne nous écoute guère ; un bilan en apparence assez modeste et parfois désespérant. Mais nos actions et nos efforts très tôt entrepris en matière d’éducation à la nature et à l’environnement ( avec des permanents particulièrement motivés et méritants) ont contribué à faire (enfin !) émerger de nouvelles attitudes plus réfléchies et plus responsables. Avec cette conviction que si nous (des promoteurs des parcs nationaux aux nombreuses ONG actuelles) n’avions pas existé, pour affronter sans se décourager, une adversité puissante et tenace, le bilan serait plus désastreux encore…C’est le seul militant actif qui ait tenu plus de 40 ans dans ses motivations et capacités à s’indigner et à réagir qui vous l’assure ! Hélas les atteintes à la biodiversité progressent de plus belle et il est bien improbable que les 9 milliards d’hommes qu’on nous annonce d’ici quelques décennies trouvent une place dans un monde surchargé et surexploité. Il faut durer encore et conforter l’action associative… Chemin faisant le besoin de concrétiser les avancées de la protection de la nature, partagées avec de nouveaux partenaires, m’a conduit, au nom de la FRAPNA et du CORA, avec des représentants de l’Etat et du Conseil Général, à fonder le Conservatoire du Patrimoine Naturel de la Savoie (CPNS) en 1991. Cette association des partenaires du territoire savoyard pour une préservation et gestion contractuelles concertées de nos milieux naturels remarquables est une réussite dont les acquis sont subtantiels.

L’heure est peut-être venue de renouer avec nos racines et de revenir sur nos fondamentaux pour participer et s’affirmer comme partenaires du large débat aujourd’hui ouvert sur l’avenir bien incertain de notre petite planète. "

 

Hubert Tournier

 

* « La nature c’est tout ce que l’homme n’a pas fait (fabriqué,créé) lui même, tout ce qui vit, existe, se développe, se transforme, en dehors de sa volonté et de son intelligence…On ne peut séparer nature et civilisation et pourtant elles s’opposent diamétralement, comme deux pôles d’une unique réalité. Elles s’opposent par définition, la civilisation étant ce qui tire l’homme de l’état de nature et la nature ce qui existe antérieurement, en dehors de toute civilisation…Je suis persuadé que le rapport de l’homme et de la nature ne peut être compris et réglé que dans la perspective d’une philosophie de la complémentarité. Nous ne trouvons notre unité, notre consistance, que par rapport à l’autre. Et l’autre, pour l’homme, en tant qu’espèce, c’est ce qu’il n’a pas fait, la nature ». Robert Hainard.

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